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Interview de la semaine
Cette semaine, Romain BNO.
Ce garçon est une énigme. Sa culture semble ne pas connaître de fin. Ses goûts s'étendent sur tous les styles, toutes les époques, tous les continents. Son talent est à la hauteur. Sa modestie est légendaire. C'est un dj hors normes, issu d'aucune famille. Il offre toujours des sets décalés, fuit les modes tout en les précédant. Sur le net avec Radio Roro, il a créé un micro-événement.
Une bonne excuse pour l'aller voir.
Pourquoi tu ne souhaites pas communiquer sur ton importante collection de disques?
Tu voudrais être reconnu pour autre chose?
A la base, j'ai pas trop le truc du collectionneur. J'accumule pas des disque pour accumuler des disques. Je m'en fous d'avoir une grosse collection, à la limite j'aimerais mieux en avoir une petite. C'est pas du tout un truc qui me met en valeur. Je pense en plus que des gens qui ont une grosse collection y en a pas mal.
Toi, on t'imagine bien en train de l'écrémer régulièrement.
Ça c'est vrai, j'en suis assez fier. Depuis très longtemps, depuis 88, j'écrème beaucoup de disques. J'ai commencé à traîner, zoner et bosser dans des magasins de disques et donc j'ai pris l'habitude d'écouter des piles de 100 ou 200 disques par semaine. En +... de 18 à 20 ans j'achetais bcp, mais je connais aussi bcp de disques que j'ai pas pu acheter par manque de moyen. J'en connais plus que ce que j'ai. Le côté grosse collection de disques, c'est ptêt aussi par parano, j'ai pas trop envie... J'aime pas qu'on me regarde dans les soirées comme une bête curieuse, 'l'homme à la grosse collection de disques' et tout. C'est pas de la modestie en tout cas.
Aujourd'hui, ma collection de vinyles, si je pouvais l'avoir avec le même son sur un disque dur, je serais aussi content.
Tu le penses pas vraiment ?
Si. J'aurais plus d'espace. L'objet en lui-même, je n'en suis pas fétichiste. D'ailleurs, de plus en plus, je mets les chansons sur cd, dans les meilleures conditions possibles. Et pour moi, ce CD de 15 titres a autant de valeur que les disques eux-mêmes.
L'image du dj est pourtant associée à ce fétichisme, surtout ceux de ta génération.
Ecoute, je l'ai eue, cette période. Puis à force de déménager... Jusqu'en 97, j'avais un truc avec ma collection de disques qui était assez important. Aujourd'hui, moins j'en ai... Pour moi, le truc du deejaying, c'est de continuer à en écouter beaucoup. C'est pas forcément en disques. J'écoute énormément de chansons sur des logiciels de sharing, genre Soulseek. C'est le même principe, même si c'est du mp3: j'écoute 200 trucs par jour pour en sélectionner deux.
C'est la fin de la période où tu recherchais en maxi les morceaux que tu aimais sur album.
C'est vrai qu'en vinyl, on peut dire que j'ai une collection plutôt intéressante et originale en maxis. En albums, j'ai tout cet étage du haut, mais c'est une collection normale. Si je vais dans un magasin et que je vois des maxis avant 87 que je ne connais pas, c'est sûr et certain, je fais tout pour les écouter et je suis capable de rester des jours entiers à ne faire que ça. Mais aujourd'hui je peux faire la même chose sur le Net.
Sans avoir envie après d'essayer de trouver l'original vinyl?
Si le son n'est pas bon, bien sûr. Ou si le truc m'intéresse vraiment, je vais le chercher aussi. Mais si je le trouve en aiff ou en wav bien gravé, non, je n'irai pas forcément chercher le maxi et payer cher pour avoir une chanson que je finirai par graver sur cd!
As-tu eu une période de transition vinyl/cd où tu as l'impression de trahir la cause?
Pas du tout, mais je suis pas encore 100% passé au cd. Je reste plus à l'aise en vinyl. C'est chiant de trimballer les disques, etc, mais poser un disque sur la platine, avoir le visuel, voir les sillons, ça reste un plaisir. En plus j'ai une technique de mix où je vais plutôt vite sans faire trop gaffe et j'ai tendance à caler le morceau une fois qu'il est lancé, et donc là je suis encore une fois plus à l'aise en vinyl. Pour mixer, je ne suis pas embêté, même sur un truc disco ou funk où ça bouge [quand le rythme se décale, au contraire d'un track house ou techno enregistré avec une boîte à rythme, ndr]. Je me sens en confort, je peux toucher le disque, je sais que j'éviterai la plantade. Sur cd, y a pas ce confort et ça me renvoie à de vieux challenges. C'est assez plaisant. Et puis, je m'en fous pas mal du côté technique, j'ai une base suffisante, je vais pas mixer des disques pendant des heures, faire des scratches...
A quel moment as-tu commencé à assimiler la musique à la danse?
J'ai commencé à acheter de la musique à neuf ans, et de la musique de danse à 15/16 ans.
N'as-tu pas des fois le sentiment que ça nuit à l'écoute personnelle quand tu checkes un disque en magasin et que tu te demandes si ça fera danser avant de te demander si c'est bien?
J'ai pas ce problème. Lent ou rapide, je considère que tout peut se danser. Par contre, en effet, c'est un peu une base que je me suis donné depuis pas mal de temps, j'achète de la musique qui se danse. Alors plus ça se danse bizarrement, plus c'est indansable, plus ça m'attire! Après j'achète bcp de trucs qui se dansent très mal, ou alors à 6h du mat - et ce sont mes trucs préférés. Est-ce une limite ? Je ne sais pas parce que mine de rien, je continue à trouver énormément de choses. Et que je trouve quand même c'est presque un des styles les plus créatifs en musique. Elle me plaît cette base: quand j'écoute un morceau, si la prod est pas bien, j'ai du mal à aller plus loin. Si la rythmique plus loin, pareil. Si la basse est pas bien, idem. Il faut que ce soit original, pas trop cliché, pas déjà-vu. Mais j'achète pas que ça, c'est ce que je joue qui te fait penser ça sans doute.
Là où ça devient compliqué, c'est que je me dirige de plus en plus vers des disques qui ne sont pas des musique à danser. Ce que j'aime en général, c'est des trucs décalés pas faits pour faire danser.
C'est un truc acquis avec le temps. J'imagine que ces mêmes morceaux t'auraient paru absurdes il y a six ans.
Oui. Aujourd'hui, en général, je passe des trucs presque limite, que tu peux danser chez toi ou à 6h du matin. Et j'adore quand les gens dansent bizarrement.
Ce qui est finalement le contraire de la house.
Aujourd'hui oui. Mais quand moi je me suis mis dans la house et la techno, parce que c'était la même chose, c'était pas forcément de la dance, on était loin de Bob Sinclar. C'était un truc vachement provoquant pour danser. Aujourd'hui, c'est ça les machines à danser, Sinclar, Greg [DJ Grégory, ndr], etc. Ces morceaux sont maintenant faits pour que ça fonctionne. Mais quand j'ai commencé à écouter de la house en 87, tu vidais un dancefloor avec de la house, alors que tu le remplissais avec le JBs. Il fallait faire un effort ! Même à Chicago, des mecs comme Ron Hardy, qui ont quasiment inventé le style house en jouant les disques, vidaient la piste avec les premiers morceaux d'acid. Alors que les tubes étaient encore de la disco. Et en effet, j'ai commencé à moins aimer la house quand c'est devenu une collection de trucs 'efficaces', même s'il y a toujours des exceptions.
On vit maintenant en musique à danser une nouvelle mutation pas simple à comprendre.
Ça dépend tellement des endroits, des gens, des horaires...
Ce n'était pas le cas y a 4/5 ans où tout était fédéré autour de la house. Il faut désormais savoir s'adapter à la soirée où tu joues.
Il reste des réseaux. Les gens qui vont au Red Light ou à Ibiza continuent d'aimer la house. Y a aussi des clubs black où rien ne marche en dehors du rap... n'est-ce pas aussi notre expérience à nous, qui allons de plus en plus dans des endroits éclectiques? Regarde le Baron, on y entend des tubes, si tu mets de la house, tu vides la piste, sauf si c'est un tube house. Chez Castel, c'était déjà comme ça y a 5 ans, mais on n'y allait pas, on était trop jeunes.
Le tube, c'est devenu un genre en soi.
Le tube, c'est nouveau. Y a 5 ans, dans nos réseaux, c'était même assez mal vu. A la limite tu en jouais un, ça marquait un peu. Mais je pense que c'est toujours mal vu de jouer 'Billie Jean' au Red Light.
Tu te rappelles quand Ivan Smagghe a joué INXS 'Need you tonight' à une soirée Secret au Queen? Tout Paris en parlait les jours suivants!
A l'époque, c'était incroyable. Quand tu jouais un gros tubes, les gens ne te parlaient que de ça. La moitié du club disait 'ah c'est génial', l'autre moitié était écoeurée.
Le public est peut-être devenu moins exigeant.
Je pense que les gens qui vont à Katapult en ont rien à foutre de tout ça...
Ouais mais ça a fermé, Katapult!
Ouais, mais bon, il reste quand même des trucs... c'est vraiment une question d'environnement. Dans les clubs où on allait, les gens avaient des oeillères, et si tu jouais un truc disco ou funk dans un set house, tu pouvais vider la piste. Faut s'en rappeler, ça a vraiment existé! Depuis six ans, y a eu une espèce d'ouverture. Et depuis trois ans, y a une fermeture: les gens ne veulent plus que des tubes. Ça a commencé dans les trucs mode. Mais est-ce que ce n'est pas nous qui allons dans des endroits plus... moins...
Dans une soirée techno underground, commerciale, ou même beauf, tu peux jouer un set house ou techno pendant une heure et demie et mettre que des trucs inconnus et ça fonctionne. En revanche, une soirée RnB, si tu dévies de la ligne tubes/MTV, tu perds ton public. Par ailleurs, je pense que c'est propre à la France. A l'étranger, les gens peuvent être très pointus musicalement. Je crois aussi que les soirées mode ou événementielles qui ont fait intervenir des djs débutants aux sets blindés de tubes ont grignoté de la place aux autres.
Tu as évoqué le Baron. N'aurait-on pas tendance à oublier que ce n'est pas le centre de la ville? Pour toute une jeune génération de clubbeurs, cet endroit n'existe même pas. Pourtant, chez les trentenaires, c'est devenu une référence qui change la vision du clubbing. Y aura-t-il un avant/après le Baron?
Non. C'est juste une toute petite sphère de gens qui se connaissent. Musicalement, je me suis embrouillé avec David Blot à ce sujet récemment, Bernier disait dans 'Libé' «c'est le retour de l'acid, tous les clubbeurs le savent, sauf les happy few qui dansent sur la musique de merde du Baron». Blot était vexé. Je lui disais que je ne pense pas que son pote Jim et lui passent de la musique de merde au Baron (surtout que ce sont des copains), mais je pense pas qu'ils aient besoin de se défendre là-dessus, que ce n'est pas un endroit où ils peuvent jouer des trucs super bien pour un public qui serait la meilleure audience sur Paris. Ce n'est pas un endroit où tu es libre de passer ce que tu veux. Au Saint, chez Castel, c'est la même. Perso, j'ai passé de bons moments là-bas, j'aime bien cette musique pour brancher une fille saoul sur le dancefloor. Je vais pas là-bas pour la musique. Un truc est sûr: j'entends beaucoup de gens dire qu'ils n'y aiment pas la musique. Moi, au Baron, je suis plutôt content que la musique ne me corresponde pas complètement.
Ça fait très longtemps quand je sors que la musique me plaise et m'intéresse, j'arrive très facilement à en faire abstraction et ce n'est pas pour autant que je m'amuse ou pas.
Personnellement, je suis ouvert sur tout. Mais ce qui me plaît vraiment, c'est de danser sur des trucs que je ne connais pas ou que j'avais oubliés. C'est là où vraiment je sors de moi. C'est pas forcément des trucs nouveaux, ça peut être des vieux morceaux que je ne connais pas. En plus j'ai un côté un peu ringard, je trouve que la musique était un peu meilleure dans les années 70/80 dans le son et la compo. Je préfère ça aux Stones ou aux Beatles... Un truc clair : on n'a pas à Paris un club vraiment intéressant avec une bonne prog pour créer un club marquant.
Le Rex?
Il ne crée pas l'engouement. Pour qu'un dj fasse un truc bien, il faut qu'il ait un bon public, et celui du Rex reste vachement stéréotypé. La prog est bien, le son aussi, mais il n'y a plus personne aujourd'hui. Le Pulp, j'adore, mais je ne trouve pas que la programmation soit absolument géniale. Au Pulp y a pas deux platines cd avec les fonctions actuelles. Il n'y a pas de retour stéréo. Au Rex, c'est l'inverse, mais ce qui est scandaleux c'est que la vitre de la cabine ne soit pas ouverte. Le dj doit avoir un confort d'écoute pour pouvoir aimer ce qu'il est en train de jouer. si tu veux vraiment pouvoir partir et faire partir les gens, la moindre des choses c'est d'être vraiment dans la musique. Le problème c'est que tous ces clubs appartiennent à des mafieux, les verres y sont à 8? et la qualité d'écoute est un détail. Je rêve d'un club avec un son génial et des verres à 4?.
C'est peut-être pour ça qu'on voit un revirement des djs et organisateurs vers les bars.
Ouais, sauf que les bars n'ont pas de son. Et en plus les consos ne sont pas toujours accessibles à tous. A Berlin, il y a des clubs comme ça. Moi qui ai pu jouer régulièrement au Robert Johnson, le club de DJ ATA ???, club au son génial, pas cher, programmation top, le résident est nickel, mais le club ne marche plus.
Il arrive aux clubs ce qui arrive aux disques: ils sont aussi vite délaissés qu'ils ont été encensés. Ç'a été le cas de la Maroquinerie.
Ça fait longtemps! C'est vrai qu'il n'y a pas de club à Paris où je me battrais pour avoir une résidence. Et puis les discothèques, ce n'est pas mon idéal: consos trop chères, des connards à la porte.
Tu as trouvé une solution intermédiaire: la radio sur le net.
C'est pas un truc anti-club. Il s'agit juste de pouvoir passer des disques quand je veux, dans des conditions idéales pour moi, et surtout sans avoir ce problème propre au club: les gens ont payé pour entrer et tu peux pas leur dire «écoutez, je passe ce que je veux, c'est pour ça que je suis dj, et si ça vous plaît pas, au revoir». A la radio, si t'aimes pas, tu fermes, tu regardes la télé et c'est marre.
Radio Roro, donc. Comment est-ce né? Avais-tu déjà des expériences radio?
J'avais fait 'Roro Disco Show' sur Nova pendant un an et demi. C'était un mix d'une ou deux heures, avec des concepts. Je bossais énormément. Ça pouvait être spécial cul, ou spécial acid 70s, ou spécial edit, ou blind-test géant avec 700 morceaux en une heure. Je bossais 60 heures parfois pour une émission. A l'époque, j'étais fier de ce que je faisais, mais personne n'écoutait. Mais une fois que je les avais en cd, là tout le monde me les demandait. Je me suis fait virer avec tous les djs de la station il y a trois ans. Cette net radio, ça fait quatre ans que ça me trotte dans la tête. L'idée de passer des disques de chez moi me branchait carrément. Et ça s'est fait comme ça, en downloadant un logiciel de broadcast assez simple. J'ai essayé, j'ai appelé mes potes pour les faire tester, je leur ai demandé ce qu'ils entendaient. «De la musique». J'ai essayé avec le micro, ça a marché. Et voilà! J'ai commencé le show pour huit potes. C'est devenu une obsession. J'ai pas mal bossé pour réussir à en faire un truc écoutable par un millier de personnes. C'est génial, je le fais quand je veux, aussi longtemps que je veux, passer ce que je veux, avec les gens qui chatent en parallèle. J'aime pas parler dans le micro, alors j'ai trouvé cette idée de parler en anglais, or je parle très mal et du coup y avait un côté animateur pas bon qui a fait rire tout le monde. Je n'ai pas peur du ridicule, par chance. Et ma foi, ça plaît.
Ce ringardisme, est-ce une façon de te cacher?
Certainement. J'exploite mes défauts.
Ça contrebalance la qualité de la musique.
La musique n'est pas toujours de très bonne qualité non plus! Des fois je pars dans des trucs très ringards, voire bidon. Mais j'en joue. J'aime ce côté FM ringard. Je passe énormément de trucs 80s avec des compresseurs pour donner une son ultra pute. Mais je me cache pas, je m'expose énormément. Il y a une vraie proximité.
Ce qui est génial, c'est le chat parallèle. Tu sais qui t'écoute et tu les interpelles. Un truc impossible à faire en radio comme en soirée.
C'est aussi très compliqué. Imagine que tu mixes dans une soirée et que trente personnes viennent te parler, et qu'en plus tu dois faire le bar, la porte et la sécu. Le chat est bien, mais souvent ça m'empêche de me concentrer pour partir dans la musique et penser au disque d'après. Donc des fois, je l'oublie un peu, et ça marche aussi.
Quand tu pars pour une session, tes disques sont prêts à l'avance?
Non. Ça se développe comme ça. Je voulais faire ma radio parce que ça m'arrive d'avoir joué un soir, de m'être couché à 4h tout bourré, de me lever vers 11h et je commence à me mettre de la musique. Parfois ça dure toute la journée et c'est bon! Mais ce que j'adore c'est faire écouter et partager. Plus tu passes des disques, plus ça devient facile et logique, plus les enchaînements maintiennent une thématique. Et avoir tous les disques sur place, c'est ça le plus agréable. Il m'arrive souvent quand je prépare une soirée de me mettre à écouter des disques, à mixer, et y a un moment, au bout de deux heures, où tu commences à écouter des disques que tu ne connais pas forcément bien, et soudain y a un moment magique où tu mets bombe sur bombe alors que c'est pas les trucs que t'aurais écouté au début. Quand tu joues toute la nuit, à partir de 4h, si ça se passe bien, tu as trois heures où tu peux passer ce que tu veux, tous les morceaux ont une importance spéciale. Quand toi tu es en train de vraiment kiffer, c'est hyper communicatif. Et ça n'arrive qu'au bout d'un certain temps.
Un autre truc fascinant avec Radio Roro, c'est de voir qui est sur le chat, et donc à l'écoute: Dimitri From Paris, Pépé Bradock, Gilb'R, Cosmo Vitelli, Alex From Tokyo... Ça entérine cette définition de toi qui a été faite un jour: tu es le dj des djs.
Toutes les définitions qui ont été faites de moi viennent de promoteurs de soirées, jusqu'à mon nom de dj! Je pense que cette définition vient surtout du fait que j'ai été très longtemps vendeur de disques dans une boutique fréquentée par des tas de djs, où en effet je recommandais des disques.
Je pense néanmoins qu'aucun dj en France n'aurait l'auditoire name-dropping que tu as s'ils se lançaient dans la net radio.
Peut-être parce que j'ai toujours été cool et ouvert, j'ai traîné dans tous les crews sans m'y être complètement impliqué... Et puis aussi une histoire de génération: j'ai commencé y a longtemps. Jeune, j'ai fréquenté les vieux, et les jeunes alors que je suis plus vieux. Et j'ai été cool avec tout le monde. Ça peut jouer, je sais pas. C'est pas à moi de dire ça quand même!
T'aimerais pas plutôt être le dj du public plutôt que le dj des djs?
C'est un truc frustrant chez moi, je n'ai pas de public qui me suit. Contrairement aux stars, aux mecs qui ont fait des albums ou des compils, mais je n'aime pas ce public qui est souvent un public de suiveur avec un côté beauf qui me dérange. Je n'aime pas non plus le star-system chez les djs. J'aime pas les fans. Je serais pas à l'aise avec ce public. Mais mes bons amis ne sont pas spécialement des clubbeurs, ni même des mélomanes. Si j'avais un public qui venait me soutenir, ce serait plutôt des gens attirés par un open bar ou un cadeau à la fin de la fête. mais ça me manque, c'est vrai.
Je t'ai déjà vu interpellé par des gens qui te disent «ouais, Romain, je t'adore». Tu es toujours ultra gêné.
Ça me dérange pas, je suis même assez content, assez fier. Mais je préférerais parler d'autre chose!
Revenons à Radio Roro. On reproche au Net d'avoir tué la musique, et...
Je trouve pas du tout que le Net a tué la musique, bien au contraire. Il la fait revivre d'une manière incroyable. C'est un truc qui offre aux passionnés une culture énorme et jusque là inaccessible. Je vois plein de mecs de 20/25 ans qui ont une collection géniale. Moi j'ai eu de la chance qu'on me prenne par la main pour m'éduquer quand j'étais jeune. Des groupes comme Egyptian Lovers peuvent faire des live au Nouveau Casino, ont un public, grâce au téléchargement.
Mais ils vendent moins de 2000 disques parce que tout le monde a téléchargé l'album.
Déjà, je suis pas sûr que le mec qui a téléchargé n'achètera pas un disque qu'il aime. Et puis ils ne l'auraient pas vendu non plus avant. Dans l'industrie du disque, même un Johnny Hallyday ne se fait pas spécialement d'argent sur les ventes, mais sur les concerts. Le téléchargement a tué les maisons de disques économiquement, ça c'est vrai, même la mienne [Basenotic, ndr]. C'est normal: personne ne s'est adapté techniquement! Quand tout le monde aura mis ses morceaux en vente un dollar, je ne vois pas pourquoi les gens ne les achèteraient pas. La musique est faite pour être écoutée.
Le mp3, ça fait dix ans qu'on en parle, Napster, c'est déjà vieux. Les maisons de disque sont responsables de la mort de leurs artistes pour ne pas avoir, dix ans après que ce format existe, proposé de solutions valables en mp3. Les sites de major déconnent, y a pas le catalogue accessible. Au lieu de se battre contre ces soi-disant pirates, ils auraient dû engager des milliers de jeunes pour tout numériser et inventer des systèmes avec de la musique au prix normal. Je vois pas pourquoi on continue à faire du disque un produit de luxe alors qu'une nouvelle révolution technologique est arrivée. Même moi je ne peux plus me permettre d'acheter un maxi 12?! C'est normal qu'un jeune ne puisse pas s'acheter dix cds dans le mois.
La net radio pourra-t-elle marquer la fin du clubbing?
Rien à voir! Le clubbing a explosé fin 70, c'était original, il se passait des trucs. Trente ans après, c'est normal qu'il n'y ait plus le même engouement. Mais ça continuera à exister. Au mieux, ça remplacera la radio. Quand on aura le Net dans la voiture, on écoutera plus la FM ringarde. Surtout en France, où on n'a pas de bonne radio de musique à danser. NRJ, FG, c'est horrible! Il faudrait une vraie radio pour cette culture, qui est très riche. Sur FG, cette richesse n'existe pas. Il n'y a pas d'ambition culturelle. Moi je pense avoir un côté culturel quand je joue des trucs italo, disco, électronique, rock ou new wave, qui ont trente ans et qui ressemblent à ce qui se fait aujourd'hui. Sur le Net, y a des radios démentes. Celle de I-F par exemple.
Te dire que tu as accès à plus de gens en mixant chez toi qu'au Pulp à ta résidence au Pulp, ça te paraît pas bizarre et disproportionné?
Euh... Non, pas trop. Tout le truc des soirées, tu as beau avoir tel dj, ça appelle une énergie qui vient du club, des promoteurs. Quand une soirée marche pas, c'est pas trop la faute à la musique... Depuis que je fais la radio, j'ai un peu du mal à aller jouer en club. J'ai une telle liberté ici!
G.M
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