Soirée au Waakzaamheid

Interview de Romain BNO

Glamour : La Compil

Versions Longues
Oscar, au secours!

Gabriel Yared, compositeur français et producteur à succès des années 80, a remporté en 1997 l'Oscar de la meilleure musique de film pour 'Le Patient Anglais'.
Un rêve merveilleux... un réveil gueule de bois.



En 1979, j'arrête l'orchestration (Jonasz, Hardy...). Je n'en pouvais plus parce que c'était un éternel recommencement. J'apprends le contrepoint, l'harmonie. Puis c'est la rencontre avec Godard et la musique de 'Sauve qui peut (la vie)'. Quinze ans après, j'en ai à nouveau marre. Bloqué et emmerdé, j'arrête la B.O. et je m'exile à l'Ile aux Moines. J'en profite pour arrêter plein de mauvaises habitudes, y compris la volonté de réussir.

Un an après (en 96), Anthony Minghella me contacte. Il m'a imposé auprès de ses producteurs pour la B.O. du 'Patient anglais'. Pour travailler, il me donne des «clues» (indices): Pucini, Bach et musique orientale. Je compose cette partition à distance, autant avec Minghella qu'avec son monteur. Une fois la musique finie, je ne suis rien, ni la sortie du film, ni la promotion. Je ne suis allé qu'une fois aux Etats-Unis pour rassurer la production. J'entends dire que ça marche, que tout le monde aime le film... Et d'un coup je reçois deux invitations pour la soirée des Oscars à Los Angeles. Sur place, je découvre un système bien huilé: Limousine dès l'aéroport, cadeaux à l'hôtel et argent de poche. Je me sens comme un péquenaud dans la ville de rois. Le grand soir arrive, et je bois - il le faut, sinon je ne peux pas socialiser. Ma femme et moi pénétrons le temple sur un tapis rouge, entouré des acteurs. Les journalistes ne nous adressent pas la parole. On a droit à une loge avec du champagne, mais défense de fumer partout. La cérémonie commence. Je n'avais même pas vu le film! Et le voilà qui rafle tous les Oscars. La soirée avance, je m'en fous de gagner, en plus ils écorchent mon nom. Mais voilà qu'on m'appelle à la barre! Je monte sur la scène, un peu bourré, sans mes lunettes, je remercie plein de monde... Je suis heureux d'être là, mais je n'admire pas ce métier. Le pire est à venir: on m'amène backstage, sur une estrade, face à des centaines de photographes. Puis dans une autre pièce, avec des millions de journalistes. Je parle, sans émotion, brinquebalé dans le 'grand monde'. Une hôtesse me ramène dans la salle, on se montre nos Oscars avec l'équipe. Après, c'est la foire: toutes les boîtes organisent leur soirée et essaient d'y faire venir les gagnants. De toute façon, on rate tout parce que ma femme est malade et on rentre à l'hôtel.

Le premier truc qui change, c'est la douane pour rentrer en France. Toujours prompts à me saouler, ils me font passer cette fois en deux secondes avec le sourire. A peine rentré à la maison, je vois pleuvoir les faxes: félicitations d'inconnus, et surtout... plein de propositions. Je suis devenu important aux yeux des agents, et par la même occasion, cher. Mon agent américain me convainc de rencontrer Bille August. Le mec est autiste, mais le projet me plaît. Pendant l'enregistrement, il trouve des dissonances et conclue chaque écoute par «I don't feel it.» Au bout de six mois, il me largue. Premier projet après l'Oscar, déjà un coup de couteau! Ce mec est sourd, il voulait juste un nom, l'Oscar du jour. Juste après, Harvey Wenstein m'appelle pour remplacer un mec viré sur le film 'Les ailes de la colombe'. Pourtant, sa musique était parfaite. Je bosse trois mois sur ce projet, mais ils finissent par reprendre la partition d'origine. Pendant six ans, on me propose toutes les histoires d'amour qui finissent mal de Hollywood. Cet Oscar est devenu un malentendu. Je bosse à contrecoeur sur des films, pris dans une spirale: payé de plus en plus cher en me répétant. C'est le fond du trou! Et c'est encore Minghella qui m'en sort avec 'Le talentueux M.Ripley'.

Cette statuette était un rêve humain. Mais cet or représente un mariage avec la mort: le carriérisme. C'est la plus belle et la pire chose qui puisse arriver. Les six mois suivants, je me sentais le roi du monde. Ça donne de moi une idée fausse aux gens. Si j'avais eu le choix, je n'aurais pas été candidat à l'Oscar. J'étais obligé de m'en défendre pour pouvoir bosser avec des plus jeunes, des moins riches. Je claironnais: «Mais je suis accessible!» L'Oscar a voulu me rendre inaccessible, mais il a échoué. J'ai pu quand même bosser avec Cédric Khan pour peu de sous par envie de son cinéma.
VuLuEntendu :
archives